Biographie

Auteure plasticienne née en 1972, vit et travaille à Nantes. DNSEP Nantes en 2001. Expose, performe, écrit, lit, publie.
 
Texte de Danielle Robert-Guedon, pour la performance d'écriture "À L'ENDROIT..." au Château des duc de Bretagne du 11 au 17 février 2012, visible jusqu'en mars 2012.

"Ma première rencontre avec Delphine Bretesché, date de quelques années. C’était à La Baule, lors des journées « Ecrivains en bord de mer ». Discrète sous sa capeline rouge, concentrée, elle avait entrepris de dessiner les intervenants successifs. Durant quatre jours, elle a fait le compte rendu de gestes gauches, vifs ou las, de mimiques, de postures, sorte de conversation lâche et acérée à la fois, courant d’une page à l’autre d’un livre publié par les éditions Joca Seria. Version instrumentale et/ou chantée aux paroles modulées par la pointe d’un Rotring. Autour des dessins, les lettres manuscrites se bousculent pour mieux jaillir d’un alphabet devenu trop étriqué. A quels mots donner la prééminence sans omettre une allusion, un sous-entendu ou un silence ? Delphine Bretesché travaille à la force du poignet, elle est ici et maintenant, elle écrit et dessine TOUT, l’intense et l’immédiat, elle est magnétophone et caméra jusqu’à saturation de la bande.
Elle dira un jour : « J’avoue je veux à vous me vouer ». D’évidence, elle tient à mettre de l’ordre dans le fatras des mots. Les agençant à sa manière, aimant à en subvertir le sens, elle réalise à l’hôtel Pommeraye de Nantes un Sous-sol orgasmique à diffusion organique, en faisant surgir sur les murs l’écho de l’approbation amoureuse, en toutes langues. Feulements, râles prennent naissance au tréfonds des corps, et là, au ras du sol, progressent en sonorité à mesure que des oui, encore, yes, ya, si, ja (« …oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui », déclare Molly Bloom) tracés sans retenue montent à l’assaut, se ramifient et gagnent en ampleur. De la plainte au mur, s’amuse Delphine, pour ne pas dire du murmure au cri. Une jouissance si soigneusement enregistrée que l’aspect spécifiquement érotique se mue en une étrange cosmogonie mêlant tornade et lianes serpentines, en jeu d’esprit et badinage.
D’ailleurs, elle aime jouer différents rôles et incarner une certaine Ernestine Sauveage qui affirme Aujourd’hui comme d’habitude je me marie. Elle le prouve en se photographiant avec une série d’épousé(e)s, lesquels se doivent d’expliquer leur engagement. Le jour le plus beau devient une seconde nature, une adroite manière de revêtir plusieurs fois la tenue nuptiale, de se faire un cortège d’amis.
C’est vrai, elle aime la compagnie, le partage, les rencontres et l’inattendu. L’improvisation de la vie. Les défis qu’on se lance, appelés aujourd’hui performances et dont on oublie trop souvent ce qu’ils contiennent de réelle prouesse. Ecrire de midi à minuit puis, à rebours, lire de minuit à midi. Ecrire une partition sur les jambes d’un danseur pour que les spectateurs ne sachent plus où donner de la tête. Ou de l’oreille : une danse comme un curseur sur la bande lumineuse des stations de radio. Grandes ondes et vibrations, voix étrangères captées loin de nous et saisies au vol.
Voix encore, celle d’un adjudicateur mettant en vente les fiches écrites par Delphine durant son travail en résidence à l’hôtel Pommeraye. Fiches rédigées exclusivement le mardi, mais chaque mardi d’octobre à juin, avec constance et méticulosité, tels des jetons de présence attestant de l’assiduité au travail. Car son activité de recensement est vaste. Pointilleuse et pointilliste à la fois dans tout ce qu’elle entreprend. Le moindre signe, la moindre tache est à bon escient, un point nécessaire à l’élaboration de l’ouvrage. Ainsi, pour la Maison de la Poésie de St Quentin en Yvelines, elle se rend dans des salons de coiffure pour y glaner des mèches de cheveux tombées aux pieds des clientes. Chaque mèche est conservée dans une pochette plastique, soigneusement étiquetée : nom du salon, de la coiffeuse, date. L’ensemble est nommé Permanente et indéfrisable, manière d’affirmer encore et toujours que rien ne peut la « défriser » et qu’elle se rit des difficultés puisqu’elle sait jouer avec les mots.
Et en inventer : « tenduresse », « exumide ». Ecrits la nuit, dans son atelier et dans le silence, sur d’immenses feuilles à même le sol. Copiés noir sur blanc, la main en fête, un nombre incalculable de fois mais, de toute façon, elle n’a pas de comptes à rendre. Elle guette dans l’obscurité des signes et des accords qui témoigneraient d’un ordre suprême. D’où la précision et la minutie requises, d’où l’emploi de ce crayon d’architecte à mine fine et ces mots devenant des traits. Il faut considérer toutes ces heures lentes, la fluidité des paroles qu’elle prononce pour elle-même en acceptant joyeusement les télescopages sémantiques comme elle accepte la cohue du monde avec ses fractures. Elle estime qu’une faille est la preuve d’un rétablissement d’équilibre, elle y voit une cicatrice plus qu’un décrochement. Elle oublie la poussée inflammatoire, observe la consolidation, s’émerveille de bâtiments séculaires au pavage disjoint. Elle met ses pas dans ceux des ancêtres, applique ses feuilles sur le sol pour relever des traces d’éternité, à Florence ou ailleurs, partout où les pierres ont basculé.
Dans cet esprit de renversement, il est réjouissant de voir Delphine Bretesché investir le bâtiment du Harnachement au château des Ducs de Bretagne pour l’exposition « Nantaises au travail ». J’imagine qu’elle a dû songer à des uniformes et à différents corps de métiers, passant en revues blouses et tabliers, répertoriant des tâches, des mains abîmées pour enfin s’arrêter à l’un des emplois le plus morcelé, celui de caissière en supermarché. Il fallait bien l’attention aux mots d’une telle artiste pour relever cette banale assertion – Le temps d’un sourire et je suis à vous – placée sur le tapis roulant entre chaque client. L’injonction à une aimable disponibilité de chaque instant, jouant sur l’ambiguïté de la fin de phrase : je vous appartiens. Delphine Bretesché convie donc le spectateur à lire entre les lignes. Pendant une semaine, elle met au point son dispositif. Sur la façade du bâtiment ponctuée de mille vitres, elle va inscrire trois lettres de la phrase sur chaque carreau, de gauche à droite et de bas en haut, en cursive, au blanc d’Espagne, d’abord debout, puis juchée sur un escabeau pour atteindre les fenêtres les plus hautes. Elle va devoir passer d’un bureau à l’autre, transporter l’escabeau, écrire de manière inversée pour que le spectateur, en entrant dans la cour du château, lise les lettres dans le bon sens. Un numéro d’équilibriste. Elle se donne huit jours pour faire de la façade une trame et y broder cet adage moderne qu’il sera difficile de déchiffrer puisque morcelé, comme le temps d’une caissière. En fin de semaine, elle rendra son tablier, pots de peinture, pinceaux, combinaison, chaussettes et tee-shirts dans lesquels elle aura transpiré. Le tout bien rangé sur son chariot. Un travail d’artiste pour ne pas seulement faire le ménage, faire les vitres, faire le repassage mais défaire tous ces gestes pour en accomplir d’autres, un seul autre, dessinerpeindre et ralentir le trottinement vers la mort.

Danielle Robert-Guédon"



Texte d'Éric Pessan, 2008 pour ce portrait publié dans la revue
Gare Maritime pour ma participation au festival Midi-Minuit de la maison de la poésie de Nantes.

"Chère amie,

c'est avec joie que je reçois votre proposition de vous présenter dans Gare Maritime, malheureusement je crains de ne pas pouvoir honorer votre commande, j'en suis désolé et veux bien m'en expliquer.

Tout d'abord m'est venu à l'esprit que nous sommes amis et qu'il serait malhonnête de ma part de prétendre parler de vous comme si je ne vous connaissais pas. Je sais que la pratique est banale, mais des restes d'éducation me retiennent de me vautrer dans le laisser-aller.

Ensuite, je me suis dit que je ne saurais pas par où commencer. Je vous ai connue, chère amie, alors que vous étiez une voix désincarnée qui, sous pseudonyme, délivrait sa chronique quotidienne sur une radio locale. Les textes alliaient la critique acide à un sérieux sens de l'absurde et de l'autodérision. C'était Madame Hugue. C'était vous et c'était avant la réunification de vos hétéronymes. Vous étiez nombreuses, vous en rappelez-vous ? A chaque projet correspondait un personnage.

Vous dessinez lors de manifestations ? Vous revêtiez la défroque rose bonbon d'Adélaïde Rosemonde.

Vous convoquiez des artistes à venir vous épousez sur le champ ? Et c'était Ernestine Sauveage qui souriait sur les photos.

Vous décidiez d'apprendre à jouer de la guitare ? Et Guitare Héroïne se déchaînait sur scène.

Pour rendre compte de toutes ces actions, il me faudrait bien plus que l'espace d'une page (d'où la seconde raison de mon refus), à moins (mais ce serait réducteur) de commencer votre portrait lorsque ces identités multiples se sont agglomérées en une seule : la votre, Delphine Bretesché.

Le dessin, l'écriture et la performance, c'était vous depuis le début, mais peut-être qu'il vous a été difficile d'englober autant de pratique sous un seul nom (j'imagine très bien, chère amie, le regard effaré de vos enseignants aux Beaux-Arts et leur argument massue : mais où est la cohérence ?). La cohérence, c'est vous. Vous dessinez, vous écrivez (du théâtre en ce moment) et vous performez. Qu'il s'agisse de faire remonter les gémissements des sous-sols orgasmiques ou d'improviser de longs poèmes en compagnie de musiciens (guitaristes de préférences). Il me faudrait dire que vous vous tenez dans cet équilibre entre texte, image et action, allant de l'un à l'autre, mixant parfois l'un et l'autre (performances écrites ou dessinées, texte dessiné), cherchant toujours, avançant parfois si vite que l'on peut difficilement vous décrire. Et c'est là la dernière raison de mon refus : entre le temps où j'écris ce texte et sa publication, j'ai trop peur que tout ceci soit passé, qu'armé de votre bâton à dessiner vous soyez loin déjà.

Et puis, chère amie, il me faudrait dire deux mots aussi de vos thématiques (moi qui déteste l'explication de texte), dire ce quotidien que vous vitriolez, cette propension à gratter là où ça blesse, parfois sous la ceinture si cela peut servir votre projet. Il me faudrait gloser sur l'extrême liberté que vous vous accordez, usant des plus extrêmes calembours, des plus stéréotypées situations, car du chromo ressurgit soudainement une profonde vérité, car la langue la plus ordinaire dévoile subitement sa violence et son inquiétante étrangeté.

De tout cela, chère amie, vous m'en voyez fatigué par avance. Je vais vous faire un aveux : je crois qu'il est impossible d'écrire un portrait, il y a là une sorte d'imposture, affirmer des choses depuis le si peu que l'on sait de quelqu'un, le si peu que l'on en a compris.

Pardonnez ma défection.

Votre dévoué ami,

Eric Pessan"
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